Dans le travail de Dana Cojbuc, la photographie est première : un geste premier, un cadre que, depuis sa série Yggdrasil, l’artiste déborde ensuite de son dessin à la fois réaliste et déconcertant. Il en naît des paysages étranges, où le fusain transforme forêts et clairières en un territoire introspectif et sensible. C’est dans son atelier qu’elle accueille Portfolio pour retracer, de son village roumain natal à sa prochaine exposition à la galerie Catherine Putman, son parcours riche en recherche et liberté créatrices.

Vos séries Yggdrasil et Paysages inventés, regroupées dans un même ouvrage lui-même intitulé Yggdrasil, ont été toutes les deux pensées lors d’une même résidence en Norvège. Pourriez-vous nous parler de leur genèse ?
C’est un travail de résidence, sur une île, une résidence assez libre où il n’y avait rien d’imposé. Nous étions logés, avec quelques autres artistes, dans un couvent à deux minutes de la mer, au milieu de la forêt. Avant cette série, le paysage n’était vraiment pas ma direction de prédilection : j’aime tellement les gens que le paysage vide ne m’avait jamais intéressée. Mais, cette fois, je ne pouvais pas rencontrer énormément de monde, et je n’avais pas vraiment choisi de sujet préalable. Je me suis alors simplement imprégnée de la nature, du cadre qui m’entourait.
J’ai décidé de travailler avec cette nature omniprésente. J’ai eu l’idée de ce que j’ai appelé Paysages inventés [Fig. 1], qui s’apparentait plutôt au land art, où je redressais des arbres, des branches que je trouvais sur les plages pour les photographier. Je passais mes journées à les planter dans les rochers, pour quelques instants seulement – il suffisait d’une petite vague pour les faire retomber. On ne voit vraiment pas les proportions sur les photographies, mais il s’agissait parfois de troncs assez grands et lourds, l’équilibre était fragile. Puis, petit à petit, en traversant la forêt qui était sur mon chemin de retour, je suis passée par des endroits qui m’ont attiré l’œil, où les arbres étaient déracinés, où tout avait l’air bouleversé. Ce n’étaient pas les vestiges d’une tempête, le reste de la forêt était très paisible. Ce n’étaient que les conséquences de l’humidité, des chutes de neiges en hiver : comme ces arbres ont des racines qui restent en surface, ils soulèvent de grandes mottes de terre lorsqu’ils tombent.

J’ai donc pris des photos de ces endroits, sans intention au départ. Je ne voulais pas photographier la forêt, je n’y voyais aucun intérêt. J’ai simplement appuyé sur le déclencheur là où se dégageait quelque chose de particulier. Ce n’était pas encore clairement construit dans ma tête, mais cette idée d’un travail sur la verticalité est née là, quand j’ai vu ces déséquilibres dans la forêt, tandis que j’essayais de réintroduire un peu d’équilibre en dressant des troncs sur le rivage. Mon propos n’est pas un travail sur le réchauffement climatique, pas du tout : c’est un travail sur l’équilibre, la verticalité.
Ce n’est que quelques mois après mon retour en France que j’ai retrouvé ces clichés dans mes archives et qu’ils m’ont donné envie de les poursuivre par le dessin. Je me suis mise à dessiner très activement, et la série Yggdrasil est née ainsi. C’est la première fois dans mon travail que le dessin arrive presque en balance avec la photo. Il est maintenant pour moi vraiment indispensable. J’aurais du mal à rester dans la photo pure.

Le dessin vient figurer le hors-champ de vos photographies, et vous poursuivez ces forêts d’une façon assez réaliste, sans y introduire d’éléments oniriques ou fantaisistes trop manifestes…
On peut dire qu’il les poursuit, et en même temps mon but est d’apporter un glissement vers un imaginaire, de ne pas continuer la réalité telle quelle. J’aime que ce ne soit pas flagrant, qu’il y ait des subtilités, que l’on regarde l’image et que l’on se dise tout à coup : « Mais non, ce n’est pas possible, il y a quelque chose d’étrange… » Il faut une forme de mystère. Quand le public réagit à mon travail en disant « j’y vois presque une mythologie de la nature », je me dis que c’est exactement ce que je voulais. Je ne recherche pas autre chose qu’inviter à interpréter et s’interroger.
J’ai commencé cette série par une image [ Fig. 2 ] où j’avais envie de créer quelque chose de très dense, un peu à la Escher, où l’on perdrait tout repère. Je me souviens avoir commencé cette œuvre par la partie gauche, la remplissant entièrement, jusqu’à ce que je me dise : il faut que cela respire tout de même, ce serait bien de laisser visible la trace du dessin… et j’ai gardé le blanc du papier dans le reste du dessin. J’allais me laisser enfermer à nouveau dans le cadre de la feuille.
Ainsi, petit à petit, le blanc a pris une réelle importance, et maintenant, à chaque fois ou presque, je ne vais plus jusqu’au bord, pour ne pas me réenfermer dans le format d’un papier ou d’un cadre, comme en photographie. Et je trouvais aussi que ça donnait une impression de paysages en lévitation dans un espace blanc, indéfini, ce qui me ramenait à l’idée d’île, cette île où j’étais mais où je me suis tournée vers la forêt et non vers la mer.
Je me sens plus proche de la terre, tout simplement, comme on le pressent dans mes autres séries. Je viens d’un petit village de Roumanie, je n’ai vu la mer que trois fois dans mon enfance, je ne sais pas très bien nager. Je suis vraiment plus attirée par la terre, les champs et la montagne !

Il se dégage d’ailleurs de ces images une tension qui n’est pas présente dans vos autres séries.
Tout à fait. Je pense que le début de chacune de ces images est un peu dramatique, ou presque. C’est un paysage qui, par lui-même, m’a étonnée, dont il émanait quelque chose d’intrigant. Cela ne correspondait pas du tout à mon état d’esprit à ce moment-là : j’étais très bien sur cette île, sereine, rien ne me taraudait, je m’imprégnais simplement de cette nature, tout autour de moi, et j’ai choisi finalement le paisible de la mer et le tumultueux de la forêt. J’avais ces deux états devant moi.
C’est étonnant, puisque l’on pense plutôt à l’inverse, des mers démontées et des forêts paisibles !
C’est vrai. Mais la mer, là-bas, était particulièrement calme. Ce qui était en mouvement, c’était la lumière. Je m’étais dit que je photographierais en début et en fin de journée pour profiter de belles lumières, mais en fait la lumière changeait d’une minute à l’autre, et elle était magnifique à longueur de journée. C’était presque comme un cadeau, cette mer calme et cette lumière magnifique. Quand j’y repense, cette intervention avec les branches sur le littoral, c’est comme une forme de dessin : ces troncs se découpent parfaitement sur cette mer toujours claire. J’ai besoin d’interagir avec le paysage, je n’arrive pas à le photographier tel quel.

Dans votre première série, Conte d’hiver, les branches qui apparaissent dans le champ sont déjà des éléments de dessin, de façon plus littérale : elles dessinent des maisons, des échelles…
Je pense à cette image dans Conte d’hiver [ Fig. 3 ], l’image clé de ma série, où j’ai disposé quelques branches qui rappellent vraiment le premier dessin que l’on fait enfant, celui d’une maison. Quand j’étais petite, on faisait un rectangle, un triangle au-dessus – et, chez nous, on faisait aussi une ampoule jaune. Dans ma photo, je l’ai remplacée par un coing, un fruit, et je trouve que tout cela résume vraiment l’essence de cette série.
Quand je l’ai commencée, je ne dessinais pas du tout. Mon envie était tout entière dans les constructions et dans la mise en scène. Mais les toutes petites plantes qui sortent de la neige sur cette photo, presque en noir et blanc, très graphiques, m’ont rap- pelé le dessin, et c’est tout naturellement que j’en ai crayonné la suite… Conte d’hiver est le début de mon dessin. Lorsque je suis partie en Norvège, cette envie de dessin était là, en moi, mais je ne savais pas que je trouverais là-bas la matière à m’y atteler.
Dans Conte d’hiver, j’avais une volonté plus affirmée d’émerveiller, d’aller dans le magique. D’ailleurs, ces deux mondes sont tellement dif- férents que ceux qui connaissaient ce travail, quand ils ont vu Yggdrasil, m’ont demandé : « Mais pourquoi n’es-tu pas restée dans cette direction ? » Et j’ai répondu : « Je ne suis pas que ça, je ne veux pas qu’on me mette dans une catégorie ! » Conte d’hiver est un projet pour enfants, c’est tout autre chose. D’ailleurs, je suis contente que le livre Yggdrasil soit sorti en premier, même si c’est un travail postérieur. Conte d’hiver sortira cette année, avec un texte de Ramona Bădescu.
[La suite de cet entretien est à lire dans Portfolio N°3. Retrouvez également le travail de l’artiste sur son site.]