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Entretiens


Élise Morin – Repenser radicalement notre relation au monde

AVR 2024
Adrien Rivierre

Artiste plasticienne au carrefour de multiples disciplines, Élise Morin collabore avec des scientifiques, chercheurs ou philosophes pour donner vie à des créations qui développent une pensée écologique engagée, loin des conceptions communément admises et partagées. En interrogeant notre relation à l’invisible, à nos modes d’existence ou à nos territoires, elle s’attache à changer notre perception d’un monde que l’humanité a abimé et souillé. Sans fatalité et avec courage, l’artiste fait du moche, de la pollution et des dégâts causés à la Terre sa matière première. 

Certains de ses projets, comme Spring Odyssey, Waste Landscape ou Data Mining Panorama, ont été reconnus à travers le monde en étant exposés à Paris au Centquatre, au Jeu de Paume, au Grand Palais, au Musée d’art contemporain de la ville de Bucarest, à Pékin ou encore à Tokyo.

© Élise Morin – Spring Odyssey

Vous travaillez en collaboration avec des chercheurs et scientifiques sur des sujets liés à l’écologie par exemple. Quel est l’apport de l’artiste ? 

L’artiste apporte son approche sensible du réel. Nous sommes plus ou moins construits par la façon dont la vibration sensorielle avec le monde peut devenir un véritable “œil”, des façons plurielles d’entrevoir le réel et comprendre des réalités. La science aussi, ou l’éthologie, nous apprend que notre perception n’est qu’une option parmi des centaines d’autres, que celles du dauphin ou de l’éléphant saisissent de nombreux phénomènes et langages qui nous concernent aussi mais qui nécessitent de notre part, pour les approcher, un engagement, une volonté à la fois sensible et analytique… Il s’agit également ici de savoir faire preuve d’humilité. 

Cette humilité est notamment nécessaire pour approcher l’invisible ? 

J’ai travaillé sur notre perception de l’invisible qui me semble déterminante pour tenter de ressentir des mondes qui s’effondrent. Si l’humain se sert principalement de ses yeux pour y parvenir, nous faisons l’expérience quotidienne que des forces invisibles sont à l’œuvre. La crise sanitaire de la COVID-19 a montré comment l’humanité a pu se soumettre à des conditionnements et des mesures restrictives, bien réelles, en réaction à un virus, et en partie à l’orchestration de l’invisible. Nous nous représentons toujours la pollution de l’air avec des fumées noires par exemple. Or, celle-ci s’immisce absolument partout et, dans la vaste majorité des cas, demeure invisible. Elle se traduit alors en données et chiffres. C’est pour cela que la radioactivité m’intéresse tant, notamment dans mes travaux sur la forêt irradiée de Tchernobyl : il n’y a que le crépitement du compteur Geiger, véritable béquille technologique, pour la rendre sensible. Les soixante dernières années ont vu une explosion de la dangerosité de ces “invisibles” qui s’accumulent : pollutions, virus, micro-plastiques, résidus chimiques en tout genre…

© Élise Morin – Spring Odyssey

Comment la prise en compte de ces réalités invisibles change notre rapport au monde ?

Prenons les exemples du micro-plastique, qui est absolument partout dans l’eau, ou celui des traces de mercure que nous retrouvons dans les corps des nourrissons. Une fois passée la phase de dégoût et de peur, on peut s’attarder sur la porosité des frontières entre nous et notre environnement, en sachant que ce mot est perturbant car nous sommes, précisément, un acteur central de cet environnement. Nous vivons dans un monde où il peut être plus sûr de boire l’eau qui sort du robinet, traitée chimiquement, plutôt que l’eau d’une rivière coulant dans une forêt isolée. C’est totalement contre-intuitif !

Or, si nous continuons à mettre la nature à distance, à nous situer hors d’elle ainsi que des dérèglements que nous provoquons, nous ralentissons notre action. Nous ne regardons plus le monde tel qu’il est mais tel qu’il devrait être en nourrissant l’idée que nous pourrions revenir à un état pittoresque et primordial.

© Élise Morin – Spring Odyssey

La distinction entre pureté et impureté nest alors plus pertinente ?

La forêt rouge aux abords de la centrale nucléaire de Tchernobyl est dans ce sens un laboratoire. Si vous êtes par exemple un biologiste végétal, vous allez rapidement constater qu’il existe moins de variétés d’arbres que dans une forêt dite “normale” car toutes les espèces sensibles à la radioactivité ont disparu et celles qui étaient plus résistantes se sont généralisées. Les bouleaux ont remplacé les pins par exemple. Mais si vous arrivez dans cette forêt sans en connaître son histoire, sans l’alerte sonore des compteurs, ou sans être un spécialiste, vous voyez une forêt de bouleaux, ni plus ni moins. Vous la trouverez probablement belle et silencieuse. Ce nouvel écosystème, bien que très appauvri, résiste. Force et fragilité y cohabitent. C’est précisément pour percer le secret de ces mécanismes de résistance que la NASA étudie les organismes de la forêt rouge. Nous, qui sommes vulnérables sur terre et dans l’espace, exposés à des hauts niveaux de radioactivité, peut être pourrions nous ingérer et digérer des plantes pour rendre nos corps résistants pour de futures conquêtes spatiales ? Parce que, de ce point de vue, découverte et conquête sont liées. D’autres espèces, plus modestement présentes sur ce territoire, recherchent la régénérescence terrestre. Cela montre la fragilité du moment dans lequel nous nous trouvons, notre interdépendance à des milliers d’autres éléments, naturels ou non, sans hiérarchie.

[Une autre réflexion d’Elise Morin sur les empreintes que nous laissons sur Terre la mène à s’intéresser à l’augmentation constante de nos déchets, à l’obsolescence des produits que nous fabriquons et à la non prise en compte de leur cycle de vie intégral. Avec Waste Landscape, une installation réalisée en collaboration avec l’architecte Clémence Eliard, les deux artistes façonnent un “paysage artificiel ondulé de 500 mètres carrés recouvert d’une armure de 65 000 CD invendus ou collectés” À travers cette oeuvre, elles interrogent l’avenir de ces CD, produits dérivés du pétrole, qui se retrouvent mis à la décharge et désormais face au défi du recyclage en raison de l’invention d’autres moyens de stockage et de diffusion.]

© Élise Morin – Waste Landscape

Au-delà du sujet de la forêt rouge, vous vous intéressez particulièrement à la notion de mutant. Pourquoi ? 

Sur le plan biologique, nous sommes tous des mutants, qui plus est, en mutation permanente. J’ai joué avec cette notion et celle de l’hybridation pour mon projet Spring Odyssey. Je cherchais l’altérité d’un organisme qui ne soit pas un animal et c’est pourquoi j’ai choisi une plante. Au début, j’avais pour idée de mettre au point une plante qui était un OGM, un hybride entre maïs, pomme et méduse. Il s’agissait d’en faire un compteur Geiger organique qui nous engagerait à en prendre soin car il pallierait notre incapacité à appréhender le monde et ses forces invisibles, en l’occurrence celle de la radioactivité. Soumise à des taux élevé de radioactivité, la plante aurait changé de couleur. Puis, je me suis tournée vers une plante de tabac de laboratoire qui est une plante hyper-sensible. A Tchernobyl, où elle a voyagé avec une expédition scientifique, des tâches sont apparues sur ses feuilles au bout de quelques jours. Cette plante rend visible avec beaucoup de délicatesse la radioactivité tout en lui résistant. C’est une allégorie de tout ce que nous nous sommes dits jusqu’ici car elle représente toutes les espèces et écosystèmes qui vacillent sous un capitalisme débridé. Elle ne paie pas de mine et pourtant elle est puissante. Cela déconstruit également l’image que nous avons du mutant, une image souvent proche de la science-fiction à la Frankenstein et souvent grandiloquente… comme je l’avais moi-même envisagé au départ ! Là, c’est presque faire de la mutation une banalité, une banalité merveilleuse. 

[Avec la biologiste Jacqui Shykoff, Elise Morin s’est rendue dans la forêt rouge, située à 1 kilomètre de la centrale nucléaire de Tchernobyl. L’artiste conçoit alors une plante mutante, la M plant, capable de rendre visible la radioactivité, phénomène physique invisible pour l’être humain. Avec l’apparition de tâches de couleur sur ses feuilles, la plante devient un compteur Geiger naturel que le public peut expérimenter, entre réalité et virtualité, grâce au dispositif associé Spring Odyssey VR. Ce travail pose une question qui traverse toute la création de la plasticienne : comment pouvons-nous vivre et survivre sur une Terre si endommagée ?]