Pionnier, le sculpteur flamand Johan Creten a sorti la céramique du grenier où elle était enfermée. Il explore depuis quarante ans sa débordante sensualité, tout en travaillant le grand format, le bronze, la résine et l’or, avec un don inné pour la suggestion, l’énigmatique, l’inattendu. Un conteur, exposé en plein air comme en galerie, dans un domaine patrimonial français ou sur une plage en Belgique. C’est dans son gigantesque atelier à deux pas de Paris qu’il façonne ses idées et leur donne vie pour créer, depuis des décennies maintenant, un univers à part.

En 2023, comme depuis des années, vous exposez dans des lieux tout à fait différents : le domaine de la Garenne Lemot, le centre de la céramique belge Keramis, le musée des Beaux-Arts d’Orléans, la galerie Perrotin à New York… Comment parvenez-vous à de tels grands écarts ? Qu’est-ce que cette diversité dit de votre travail ?
Dans le lot, il y a des expositions monographiques et des expositions de groupe. En 2023, la plus importante est peut-être celle du musée des Beaux-Arts d’Orléans, qui s’étend également dans la ville, puisque onze sculptures monumentales en bronze sont appelées à y rester un an et demi, au-delà de l’exposition. Par ce biais, je peux entrer vraiment en contact avec les gens, notamment avec ceux qui n’ont pas forcément l’habitude ni de voir de l’art ni d’aller au musée. C’est vraiment une rencontre avec le public ! L’équipe a pris soin de trouver des endroits stratégiques dans la ville, près de monuments ou dans des parcs.

Comment vous êtes-vous inscrit dans chacun de ces sites ?
Quand je fais des interventions, j’essaie de les faire de façon sensible, c’est-à-dire de mettre les œuvres là où elles font sens. La grande chauve-souris, placée face à la cathédrale d’Orléans, répond aux gargouilles de l’architecture gothique. Autre exemple, cette fois-ci au domaine de la Garenne Lemot, les grandes colonnes s’inscrivent en lien direct avec les fabriques (ou « folies ») de ce parc historique. Revenons à Orléans : je présente au musée des Beaux-Arts soixante-quinze dessins et une série d’oeuvres en céramique, qui ensemble montrent que mes idées sont souvent là depuis très longtemps, voire depuis des décennies, et que ce sont comme des rêves, des fantasmes, des choses qu’on s’imagine… Mais j’ai besoin de temps pour y arriver.

Que voulez-vous dire ?
Je ne reçois pas forcément d’aides financières, je crée avec mes propres deniers, et mes idées peuvent attendre longtemps avant de se concrétiser. Ainsi, l’exposition au musée permet au public qui a croisé les œuvres dans la ville de comprendre d’où elles viennent. Troisième volet, des oeuvres qui sont éparpillées dans les collections, en dialogue. L’idée est ici de montrer que l’histoire continue, au-delà du temps, que c’est une sorte de chaîne non rompue.
Au même moment, j’ai une exposition monographique à la galerie Perrotin de New York. Et là, c’est vrai, on est dans l’autre extrême : on est au beau milieu d’une mégalopole mondiale, dans l’une des galeries les plus importantes du monde. De là, on va au domaine de la Garenne Lemot, un lieu historique, dans la nature… En plus de ces expositions personnelles, je participe à plusieurs expositions de groupe – comme la Triennale de Beaufort, sur la côte belge, où j’ai installé une sculpture de cinq mètres de haut en bronze entre les dunes et la mer. C’est un projet qui a également pris des années pour se réaliser. Mais votre question portait sur les « grands écarts » entre ces différentes expositions. Pour vous répondre, je dois dire que je fais très rarement des œuvres de commande. Je réalise des œuvres depuis que je suis tout petit, et de temps en temps, quand le moment est le bon, je décide de les montrer.

Quelles sont les différences entre une sculpture qui sera montrée en plein air et une œuvre destinée à un espace muséal ?
On revient à la question de la justesse de l’intervention face à un site. Je ne suis pas un fan des tagueurs, quoique je comprenne la violence qu’il y a dans cet acte… Mais j’essaie, pour ma part, de sentir le lieu, de travailler avec respect. À Orléans, au musée, il y a une toute petite maquette en terre d’une dizaine de centimètres que j’ai portée dans ma veste durant des mois ; je la rêvais, faisant plusieurs mètres de haut, au bord d’une plage. Vingt ans se sont écoulés entre cette première idée et sa réalisation. Car, je le redis, je fais tout avec mes propres moyens financiers. Or les moules ou les opérations de fonte représentent des sommes très importantes. Et autrefois, il me fallait dix ans pour financer une fonte ! Alors, on peut partir de très peu pour arriver à quelque chose, mais il faut rêver, il faut se projeter.

Quelles sont les invitations qui vous enthousiasment le plus ? Quels sites, quels contextes ?
Un exemple. Sur Instagram, je suis tombé sur le profil intéressant d’un Suédois à qui j’ai envoyé un catalogue de mon travail. Quelques semaines plus tard, ce monsieur assez âgé m’appelle et me dit qu’il a reçu mon livre. Il m’envoie alors un billet d’avion pour que je vienne le voir en Suède, à Pilane. Il s’amuse, dans un site naturel très sauvage, à installer des œuvres d’art contemporain. Cela va de Tony Cragg à Sean Scully… Il n’achète pas d’art, mais il invite des artistes et il ouvre le site au public. Il me montre cet endroit formidable et me confie qu’il aimerait y montrer mes sculptures. On transporte trois bronzes gigantesques en Suède ; sur place, ce monsieur avait prévu un hélicoptère pour les amener sur le site. C’est l’un de mes souvenirs les plus beaux : voir ma grande chauve-souris voler, attachée à un hélicoptère, se poser au sommet d’une montagne dominant la mer en Suède. Tout est arrivé grâce à l’envoi d’un livre, une bouteille lancée à la mer. Souvent, les projets qui m’excitent le plus naissent grâce à ce type de rencontres.

Et parmi les projets à venir, quel est celui qui vous excite le plus ?
Mon grand projet est actuellement d’essayer de faire un livre sur l’exposition d’Orléans. J’adore faire des livres, car c’est ce qui reste, ce qu’on garde à côté de son lit. En 2020, j’ai fait une exposition à Rome, à la Villa Médicis, en pleine pandémie de la Covid-19. Heureusement que nous avions réalisé un livre, parce qu’il est allé de Hong Kong à New York, en passant par Dallas, les gens ont pu le voir ! Autre projet à venir, à Londres, avec la galerie Almine Rech, où aura lieu la suite de l’exposition How to explain the Sculptures to an Influencer? que j’ai présentée chez Perrotin, avenue Matignon à Paris. Mon but était de poser la question : comment toucher le jeune public ? Cela a très bien marché, la galerie n’avait jamais reçu autant de jeunes visiteurs ! Mais, avant cela, je veux aussi souffler, penser à de nouvelles idées.
[La suite de cet entretien est à lire dans Portfolio N°4. Retrouvez également le travail de l’artiste sur son site.]